Combien la France dépense en marchés publics ?
Depuis 2018, la France publie ses marchés publics en open data. Le dispositif s'appelle le DECP — « données essentielles de la commande publique » — et il impose à chaque acheteur public de déclarer ses contrats : objet, montant, titulaire, procédure, dates. L'ambition est double : permettre le pilotage de la dépense et le contrôle démocratique. Sur le papier, il suffirait d'additionner une colonne pour savoir combien la France dépense.
On l'a fait. Sur le snapshot consolidé du 26 juin 2026 (data.gouv.fr, 1 713 000 marchés canoniques couvrant 2019-2026), la somme des montants positifs atteint 13 276 milliards d'euros. C'est près de cinq fois le PIB annuel du pays. Le chiffre est manifestement faux — et pourtant il est produit par les données officielles elles-mêmes, sans aucune manipulation.
Cet article ouvre une série consacrée à la lecture rigoureuse de données publiques imparfaites. Il ne s'agit pas d'accuser, mais de comprendre pourquoi une question aussi simple — « combien ? » — n'a pas de réponse immédiate, et ce que l'on peut malgré tout mesurer honnêtement.
Un total à 13 276 milliards, soit cinq fois le PIB
D'où vient l'absurdité ? De quelques lignes. Sur les 1 713 000 marchés du corpus, 771 affichent un montant supérieur ou égal à 1 milliard d'euros. À eux seuls, ils totalisent 10 932 milliards — soit 82,3 % du total brut. Autrement dit, plus de quatre cinquièmes de la « commande publique française » tiennent dans 771 lignes.
Ces lignes ne sont pas des mégacontrats. Le montant maximum observé est de 99 999 999 999,99 €, soit près de 100 milliards, une valeur entièrement composée de 9. Ce sont des valeurs « bouche-trou » (placeholders) : des champs remplis par défaut ou par saisie automatique, jamais corrigés. En les retirant, le total tombe à 2 344 milliards d'euros. Le nettoyage change la réponse d'un facteur cinq.
Les poupées russes du « bouche-trou »
On pourrait croire le ménage terminé. Il ne l'est pas. Juste sous le plafond du milliard se cache une deuxième strate : 334 marchés affichent exactement 999 999 999 € (neuf 9), pour 334 milliards supplémentaires, et 349 marchés se situent dans la zone 900 M€–1 Md€, pour 348 milliards. Ces placeholders-là passent sous la règle « ≥ 1 Md€ » et survivent au premier nettoyage : ils représentent encore 14,8 % du total « nettoyé ».
En les retirant à leur tour, on obtient un total défendable d'environ 2 010 milliards d'euros sur 2019-2026. Mais « défendable » ne veut pas dire « exact » : 47,1 % de ce total reposent sur 3 234 marchés de 100 millions d'euros ou plus, dont beaucoup sont des plafonds d'accords-cadres ou des estimations, pas des dépenses constatées. Le total plausible reste donc un ordre de grandeur, pas une mesure. Retenir « 2 010 milliards » comme le chiffre de la dépense publique serait déjà une approximation généreuse.
Année par année, le brut raconte n'importe quoi
Le phénomène n'est pas un artefact d'agrégation sur huit ans : il se rejoue chaque année. Isoler un exercice ne protège de rien, car quelques placeholders suffisent à faire dérailler un total annuel.
La leçon est méthodologique : aucun agrégat DECP ne doit être cité sans que l'on précise s'il a été filtré, et selon quelle règle. Un « total » brut n'est pas une donnée, c'est une somme d'artefacts.
« Montant » : total, plafond ou estimation ?
Le cœur du problème tient à un mot. Dans le DECP, le champ « montant » ne distingue pas le montant total d'un marché, le plafond maximum d'un accord-cadre et une simple estimation prévisionnelle. Les trois cohabitent dans la même colonne, indistinguables. Pour donner une idée de l'échelle réelle des contrats, la médiane des montants positifs s'établit à 105 000 €, le 95ᵉ centile à 2,5 millions — très loin des lignes à un milliard.
Un indice confirme la nature souvent estimée des montants : le heaping, c'est-à-dire l'accumulation de valeurs rondes. 32,3 % des montants analysables sont divisibles par 1 000, 22,9 % par 10 000, 10,5 % par 100 000. Et le phénomène s'intensifie avec la taille : au-delà de 1 million d'euros, plus de la moitié des montants sont ronds au millier, et 20 à 47 % ronds au million. On ne facture pas un chantier « exactement 2 000 000 € » : de tels chiffres sont des estimations ou des plafonds, pas des prix payés.
Une analyse de Benford nuance le tableau plutôt qu'elle ne l'aggrave : la conformité globale est jugée « acceptable » (MAD à 0,0098). Les légers excès de premiers chiffres 4 et 8 correspondent aux seuils de procédure (40 000 €, 90 000 €) et aux barèmes ronds — un effet de la réglementation, pas un signal de fraude. Association n'est pas causalité : un montant rond signale une estimation, il ne révèle aucune intention.
Les autres symptômes d'un jeu de données fatigué
Le montant n'est pas seul en cause. Plusieurs champs racontent la même fatigue déclarative, mesurée sur le même corpus au 26 juin 2026 :
- 2,11 % des marchés affichent un montant nul ou négatif (35 483 lignes), avec un minimum à −7 134 801 € — erreurs de saisie ou avenants mal signés.
- 31,4 % des marchés sont publiés au-delà du délai légal de deux mois après la notification ; le 95ᵉ centile du délai atteint 1 033 jours, soit près de trois ans.
- 49 238 marchés portent une date de notification postérieure à leur propre date de publication — une incohérence chronologique pure.
- Le nombre d'offres reçues, indicateur clé de la concurrence, est vide dans 59,5 % des cas ; il ne devient réellement exploitable qu'à partir de 2024, année où son taux de présence passe à environ 80 %.
Aucune de ces anomalies n'implique un acteur particulier. Une donnée manquante ou aberrante peut venir de l'acheteur, de la plateforme de publication ou du pipeline de consolidation — trois maillons, une seule colonne visible. Ce sont des incohérences déclaratives, pas des accusations.
Pourquoi c'est important, et ce que ça change
Un jeu de données que l'on ne peut pas additionner naïvement pose deux problèmes concrets. Côté État, sans base fiable, il n'y a ni pilotage sérieux des économies, ni suivi robuste de la commande publique. Côté citoyen, le contrôle démocratique repose sur des chiffres qui, mal lus, disent tout et son contraire.
Pour un acheteur public, la conséquence est opérationnelle : la qualité de la déclaration est devenue un enjeu de pilotage. Renseigner un montant réaliste plutôt qu'un plafond, dater correctement la publication, remplir le nombre d'offres reçues — ces gestes conditionnent la capacité collective à mesurer la dépense. Pour une entreprise qui répond aux appels d'offres, l'enseignement est inverse : ne jamais prendre un agrégat DECP pour argent comptant. Un « top acheteur » ou un montant sectoriel doit être recoupé, débarrassé des placeholders et lu à la lumière de la période. Suivre les marchés un par un, à la source, reste plus fiable que n'importe quelle somme globale — c'est la logique du registre public des marchés que nous tenons chez Tendiz.
Cette enquête n'est qu'un point de départ. Les quatre volets suivants de la série mesureront ce qui reste mesurable : les dépenses aberrantes marché par marché, l'état réel de la concurrence, la transparence des acheteurs, puis une synthèse. La règle sera toujours la même : mesurer ce qui peut l'être, et dire honnêtement ce qui ne le peut pas.
Comment nous avons compté
- Source : DECP consolidé (data.gouv.fr), snapshot figé au 26 juin 2026. L'année 2026 n'est donc que partielle (132 066 marchés au moment du gel).
- Corpus canonique : 1 713 000 marchés, obtenus à partir de 3 101 841 lignes brutes en ne conservant qu'une ligne par marché (version courante,
donneesActuelles = true) et en stockant les co-titulaires à part pour éviter le multi-comptage — le montant étant répliqué à l'identique sur les lignes co-titulaires dans 97,4 % des cas. - Exclusions : 12 247 marchés jamais marqués « courants » sont hors corpus (0,7 %). Pour les totaux « nettoyés », on retire d'abord les 771 montants ≥ 1 Md€, puis les 334 valeurs à exactement 999 999 999 €.
- Biais déclarés : le champ « montant » est ambigu par conception (montant total, plafond ou estimation) ; le corpus reflète la dernière version connue de chaque marché ; le snapshot est figé à une date. Chaque anomalie décrite est une incohérence statistique, jamais l'imputation d'une faute à un acteur nommé.
Questions fréquentes
Combien la France dépense-t-elle vraiment en marchés publics ?
On ne peut pas le dire au centime près. La somme brute des montants DECP 2019-2026 (snapshot du 26 juin 2026) affiche 13 276 milliards d'euros, mais 82,3 % de ce total provient de 771 lignes « bouche-trou » ≥ 1 milliard. Après nettoyage, un ordre de grandeur défendable tourne autour de 2 010 milliards d'euros — sans être une mesure exacte, puisque 47 % reposent encore sur des plafonds et estimations.
Qu'est-ce que le DECP ?
Le DECP, ou « données essentielles de la commande publique », est un jeu de données ouvert qui impose depuis 2018 aux acheteurs publics de déclarer leurs marchés (objet, montant, titulaire, procédure, dates). Les données sont consolidées et publiées sur data.gouv.fr ; le corpus canonique analysé ici compte 1 713 000 marchés.
Pourquoi le total des marchés publics est-il si faux ?
Parce que le champ « montant » mélange montants réels, plafonds d'accords-cadres et estimations, et parce que des centaines de lignes contiennent des valeurs par défaut proches d'un milliard (999 999 999 €, ou une suite de 9). Additionnées, ces 771 lignes ≥ 1 Md€ gonflent le total brut de 10 932 milliards d'euros.
Peut-on se fier aux données DECP ?
Oui, à condition de les nettoyer et de les lire champ par champ. Le montant est ambigu, 2,11 % des marchés ont un montant nul ou négatif, et le nombre d'offres reçues n'est fiable que depuis 2024 (vide à 59,5 % en moyenne). Recoupées et filtrées des placeholders, les données restent exploitables au niveau du marché individuel.
Qu'est-ce qu'un montant « placeholder » dans le DECP ?
C'est une valeur « bouche-trou » saisie par défaut et jamais corrigée — typiquement 999 999 999 € ou une longue suite de 9. Le corpus au 26 juin 2026 en contient 771 au-dessus de 1 milliard d'euros et 334 à exactement 999 999 999 €.