Un marché public sur quatre ne reçoit qu'une seule offre
Une offre unique, un marché sur quatre — mais seulement depuis 2024
Un fait, d'abord. Sur la fenêtre 2024-2026, où le champ « nombre d'offres reçues » est enfin renseigné de façon exploitable, 24,86 % des marchés publics français attribués n'ont reçu qu'une seule offre : 133 482 marchés sur 536 910. Autrement dit, un marché sur quatre est décidé sans concurrence effective au stade des offres. En y ajoutant ceux qui n'en ont reçu que deux, on atteint 42,5 % : près d'un marché sur deux se joue à un ou deux candidats.
Pourquoi « 2024-2026 » et pas une série longue ? Parce qu'avant 2024, le champ des offres reçues est vide dans plus de 80 % des cas, et ce silence n'est pas aléatoire : les marchés « sans publicité ni mise en concurrence » y sont sur-renseignés (81 %). Toute statistique d'offre unique est donc conditionnelle au renseignement — un taux, pas un dénombrement exhaustif. C'est une rupture de collecte, pas une tendance suivie depuis 2019. Sur les années comparables, le taux reste stable : 25,7 % en 2024, 24,78 % en 2025, 23,27 % sur 2026 (partielle).
Reste à savoir où, précisément, la concurrence manque, et si le soupçon classique de fractionnement sous les seuils résiste aux chiffres. Réponse courte : il ne résiste pas.
Les procédures dérogatoires concentrent le sans-concurrence
Le taux d'offre unique dépend massivement de la procédure. Dans les marchés passés « sans publicité ni mise en concurrence », 87,35 % n'ont reçu qu'une offre (27 824 sur 31 852) — ce qui frôle la tautologie : ces procédures sont, par construction, dérogatoires et souvent légales (fournisseur unique, urgence, faibles montants). À l'autre bout, l'appel d'offres ouvert tombe à 19,66 % et la procédure adaptée (MAPA) à 21,42 %. L'appel d'offres restreint (28,57 %) et la procédure avec négociation (24,26 %) se situent entre les deux.
Le volume de ces procédures dérogatoires progresse : la part des marchés « sans publicité ni mise en concurrence » passe de 1,42 % en 2018 à 5,84 % en 2024 (5,6 % en 2025). Prudence toutefois : cette hausse est en partie un artefact de complétude — le champ « procédure » était vide dans environ 13 % des cas en début de période, contre 1,7 % en 2024. Association n'est pas causalité : on mesure autant une meilleure déclaration qu'un vrai glissement des pratiques.
Logiciels : 64,7 % des marchés n'ont reçu qu'une offre
Découpé par secteur (division CPV), le sans-concurrence a un épicentre : l'informatique. Les logiciels (division 48) affichent 64,72 % de marchés à offre unique, les services informatiques (division 72) 40,49 %. Suivent l'administration (division 75, 51,49 %) et les services récréatifs et culturels (division 92, 49,86 %). Point de comparaison parlant : les travaux de construction (division 45), avec 218 604 marchés, restent à 18,11 %.
Les causes plausibles — dépendance à l'éditeur, verrouillage technologique, compétences rares — relèvent de l'hypothèse, pas du constat : la donnée dit qu'il n'y a qu'un candidat, pas pourquoi. Le même secteur concentre d'ailleurs le recours aux procédures sans concurrence : 25,73 % des marchés de logiciels et 24,27 % des services informatiques y passent.
Où la commande publique ne reçoit qu'une seule offre
Le phénomène a aussi une géographie. Le taux départemental d'offre unique sur 2024-2026 s'étale de 16,5 % à 39,6 %, pour une médiane de 24,1 %. Les extrêmes : la Nièvre au plancher, les Bouches-du-Rhône au plafond, où près de quatre marchés sur dix ne reçoivent qu'une offre.
Un écart du simple au double entre départements n'a pas de lecture univoque : densité du tissu économique local, spécialisation des achats, habitudes de publication des acheteurs et de leurs plateformes s'y mêlent. Une donnée manquante ou un taux élevé peuvent tenir à l'acheteur, à sa plateforme de publication ou au pipeline de consolidation — jamais à une seule explication.
La concentration ne se voit qu'en euros
Faible concurrence à l'entrée ne signifie pas forcément marché verrouillé pour un fournisseur. Pour le mesurer, on calcule l'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI, de 0 à 10 000) des fournisseurs de chaque acheteur, sur les 8 681 acheteurs à au moins 20 liens marché-fournisseur.
Comptés en nombre de marchés, ces acheteurs sont massivement concurrentiels : 96,4 % sous le seuil de 1 500 (HHI médian 367). Comptés en euros, le tableau change : 70,1 % restent sous 1 500, mais près de 30 % dépassent le seuil modéré (17,2 % modéré, 9,6 % concentré, 3,1 % très concentré ; HHI médian 1 015). Le fournisseur n°1 d'un acheteur médian capte 8 % de ses marchés… mais 21 % de ses montants, et jusqu'à 47 % pour le décile supérieur.
On dénombre 7 597 « couples fidèles » (au moins 15 marchés sur au moins 3 ans), en tête desquels des centrales d'achat hospitalières. La fidélité, ici, est le plus souvent attendue et légitime : accords-cadres pluriannuels, achats de dispositifs médicaux ou d'informatique mutualisés. L'indicateur repère une relation durable, pas une irrégularité.
Le fractionnement invisible : le pic est sur le seuil, pas dessous
Restait le soupçon le plus tenace : le fractionnement, ce découpage d'une commande pour passer sous le seuil de dispense de procédure — 40 000 € HT pour les fournitures et services entre le 1er janvier 2020 et le 31 mars 2026 (25 000 € auparavant, 60 000 € depuis le 1er avril 2026). Si la pratique était massive, on verrait un amas de marchés juste sous le seuil.
C'est l'inverse. Autour des 40 000 €, on compte 21 838 marchés dans la tranche juste inférieure contre 46 297 juste au-dessus, soit un ratio de 0,47 : il y a moins de marchés sous le seuil qu'au-dessus. Le vrai signal est ailleurs : 15 662 marchés déclarés à exactement 40 000 €. Ce pic n'est pas de l'évitement, c'est du heaping — l'estimation à la louche sur une valeur ronde.
![Histogramme fin (1 k€) des montants autour du seuil de 40 k€ : pic de 22 677 marchés dans [40 ; 41 k€, dont 15 662 à exactement 40 000 €. Le ratio de masse sous/sur le seuil est de 0,47 : pas d'évitement massif juste sous le seuil ; pics ronds à 20/25/30/50 k€. | On cherchait le contournement du seuil des 40 k€. On a trouvé 15 662 marchés déclarés à exactement 40 000 € — l'estimation à la louche, pas la triche.
Seuls les travaux montrent un léger excès sous leur seuil de 100 000 € (ratio 1,20). Et une piste subsiste, plus fine : 706 cas d'un même acheteur cumulant, la même année et dans la même division CPV, au moins cinq marchés juste sous le seuil des 40 000 € (354 acheteurs, 5 649 marchés). C'est une signature suggestive, à confirmer manuellement au cas par cas — pas une preuve.
Comment nous avons compté
Source : DECP consolidé (data.gouv.fr), snapshot du 26 juin 2026, soit 1 713 000 marchés canoniques couvrant 2019-2026, après déduplication au niveau de la version courante de chaque marché. Le taux d'offre unique est calculé sur la seule fenêtre 2024-2026, où le champ « nombre d'offres reçues » est renseigné de façon exploitable ; avant 2024, il est vide à plus de 80 %, de façon non aléatoire. Biais déclarés : taux conditionnels au renseignement ; montants souvent estimatifs (d'où le heaping sur les valeurs rondes) ; montants cumulés parfois gonflés par la réplication d'une même valeur ; année 2026 partielle (snapshot au 26/06) ; signatures de fractionnement suggestives, non confirmées. Les seuils cités proviennent de Légifrance et d'economie.gouv.fr, datés par période.
Ce qu'il faut surveiller
Pour un acheteur, ces chiffres suggèrent trois réflexes. Sourcer en amont les secteurs à offre unique chronique — l'informatique en premier lieu — pour élargir le vivier de candidats. Documenter le recours aux procédures dérogatoires, dont le volume progresse. Et surveiller ses propres relations fournisseurs en euros, pas seulement en nombre de marchés, puisque c'est là que la concentration se loge.
Pour une entreprise candidate, l'offre unique fréquente d'un secteur ou d'un territoire est un signal d'opportunité autant que de barrière : là où un seul acteur répond, une candidature crédible peut suffire à rouvrir le jeu. Structurer sa veille par secteur, par territoire et par acheteur permet de repérer ces marchés peu disputés avant les autres.
Mais la première bataille reste celle de la donnée : tant que le champ « offres reçues » n'était pas renseigné, rien de tout cela n'était mesurable. Suivre l'évolution des appels d'offres et des attributions dans le temps est le meilleur moyen de repérer où la concurrence se raréfie — c'est l'objet du registre public des marchés de Tendiz.
Questions fréquentes
Combien de marchés publics ne reçoivent qu'une seule offre en France ?
Sur la fenêtre 2024-2026, 24,86 % des marchés publics attribués n'ont reçu qu'une seule offre, soit 133 482 marchés sur 536 910 (DECP consolidé, snapshot du 26 juin 2026). En y ajoutant ceux à deux offres, on atteint 42,5 %.
Quels secteurs manquent le plus de concurrence dans les marchés publics ?
L'informatique. Les logiciels (division CPV 48) affichent 64,72 % de marchés à offre unique et les services informatiques (division 72) 40,49 %, contre 18,11 % pour les travaux de construction (division 45), d'après le DECP arrêté au 26 juin 2026.
Le fractionnement des marchés sous les seuils est-il visible dans les données ?
Pas à l'échelle agrégée. Autour du seuil de 40 000 €, on compte moins de marchés juste en dessous qu'au-dessus (ratio 0,47). Le signal dominant est un pic de 15 662 marchés déclarés à exactement 40 000 €, qui relève de l'estimation approximative plus que du contournement.
Qu'est-ce qu'un marché « sans publicité ni mise en concurrence » ?
C'est une procédure dérogatoire, souvent légale (fournisseur unique, urgence, faible montant), qui dispense de publicité préalable. Dans le DECP 2024-2026, 87,35 % de ces marchés n'ont reçu qu'une offre, et leur part est passée de 1,42 % des marchés en 2018 à 5,84 % en 2024.
Pourquoi ne mesure-t-on l'offre unique que depuis 2024 ?
Parce que le champ « nombre d'offres reçues » du DECP est vide dans plus de 80 % des cas avant 2024, et ce silence n'est pas aléatoire. Toute statistique antérieure serait biaisée : la mesure fiable ne commence donc qu'en 2024.