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Opacité des marchés publics : un bug d'infrastructure

La règle est simple : pour ses marchés, l'acheteur public doit publier ses « données essentielles » — objet, montant, titulaire, procédure — dans un délai de deux mois, soit 61 jours. La réalité l'est moins. Sur les 6 590 acheteurs suffisamment actifs pour être classés (au moins 30 marchés attribués) dans le DECP consolidé arrêté au 26 juin 2026, la conformité déclarative n'est ni générale ni uniforme.

Cet article mesure cette opacité, la classe, puis la décompose. La conclusion tient en une phrase : une grande part de ce qui ressemble à de l'opacité est un problème d'ingénierie de la donnée — une colonne non transmise par une plateforme — plutôt qu'un choix de l'acheteur.

Un indice d'opacité, une longue traîne

Pour objectiver le phénomène, nous avons construit un indice combinant les taux de remplissage valides de sept champs obligatoires et deux pénalités d'incohérence, sur une échelle de 0 à 1 (1 = opacité maximale). Au niveau national (26/06/2026), les champs les mieux renseignés sont les dates de notification (99,99 %) et la durée (99,8 %) ; les moins bien remplis, la procédure (92,1 %) et le montant (96,2 %).

Résultat : l'opacité est un phénomène de queue, pas une norme. La médiane pondérée par le nombre de marchés est de 0,017, le 99ᵉ centile de 0,158 ; 4 229 des 6 590 acheteurs classés se situent sous 0,02. Autrement dit, la très grande majorité publie correctement, et une minorité décroche.

Honnêteté méthodologique : l'ordre du classement est robuste (corrélation de Spearman ≥ 0,94 sur six repondérations des champs), mais la composition exacte du haut de tableau bouge un peu. D'une pondération à l'autre, 19 à 30 des mêmes 30 acheteurs restent dans le top-30 (24 en moyenne). Nous parlerons donc des « ~25 plus opaques », pas d'un palmarès au rang près.

Ce que les plus opaques ne publient pas

Les acheteurs du haut de tableau affichent un indice compris entre 0,17 et 0,27. Leur signature est d'une régularité frappante : ce qui manque, c'est presque toujours le montant ou la procédure — jamais les identifiants, jamais les dates. Le Lycée polyvalent Jacques-Cartier (Ille-et-Vilaine) publie 120 marchés dont 89,2 % sans montant valide ; les données publiées pour la Mission des organismes de tourisme de Nouvelle-Aquitaine couvrent 187 marchés dont 72,2 % sans procédure renseignée.

L'opacité n'est pas uniforme : chaque acheteur du top-30 a « son » champ manquant — souvent le montant, parfois la procédure entière.

L'opacité est d'abord une affaire de plateformes

Pourquoi un même champ manque-t-il systématiquement chez un acheteur ? Décomposons la variance de l'incomplétude. La source de publication explique 34,7 % de la variance (η² = 0,347, sur 60 plateformes) ; l'acheteur, 30,9 % (η² = 0,309) — mais réparti sur 28 377 entités, ce qui gonfle mécaniquement sa part. À nombre de groupes comparable, la plateforme pèse davantage.

Le mécanisme se lit champ par champ. Certaines plateformes sous-remplissent sélectivement une colonne, pour tous leurs acheteurs à la fois. Chez atexo_cnrs, la procédure n'est renseignée que dans 24,2 % des marchés ; chez atexo_cie_logement, 38 %. Chez megalis_bretagne, le montant tombe à 79,5 % et la procédure à 54,9 % ; chez arnia, 75,7 % et 56,2 %. Le scraper scrap_marches-publics.info, lui, perd le titulaire (renseigné dans 39,8 % des cas). En face, pes_marche et aws_marches-publics.info remplissent tous les champs à près de 100 %. Un acheteur peut donc apparaître « opaque » simplement parce que son éditeur de profil n'a pas mappé une colonne.

Quel éditeur ne transmet pas quel champ : un tiers de l'opacité des données s'explique par la plateforme de publication, pas par l'acheteur.

Retards, inversions et montants fantômes

Trois signatures complètent le tableau — à lire comme des incohérences déclaratives, jamais comme des accusations.

D'abord les inversions de dates : 49 238 marchés portent une date de notification postérieure à leur date de publication. Les données publiées pour le Syndicat mixte des eaux et de l'assainissement Alsace-Moselle en concentrent 1 865 sur 2 470 marchés (75,5 %). Une inversion aussi systématique évoque un mapping de champs hérité de la chaîne de publication plus qu'une saisie manuelle.

Ensuite les montants fantômes : 771 marchés affichent un montant-placeholder supérieur ou égal à 1 milliard d'euros. Les données publiées pour la Communauté urbaine de Dunkerque en concentrent 262 (34 % du total national) — un artefact de saisie local.

Enfin les retards. L'obligation est de 61 jours. Les neuf premiers déciles d'opacité respectent des médianes de 7 à 49 jours. Le dixième décile publie à 465,5 jours médians — plus de sept fois le délai légal. Le Département de l'Yonne détient le record : 1 773,5 jours de délai médian (près de cinq ans), avec 99,2 % de ses marchés hors délai.

Le délai légal de publication est de 2 mois. Le décile le plus opaque publie à 466 jours. Le Département de l'Yonne : 4,9 ans.

Dans chacun de ces cas, l'absence ou l'incohérence peut relever de l'acheteur, de son éditeur de plateforme ou du pipeline de consolidation national — trois responsabilités emboîtées que l'indice ne sépare pas au niveau du marché.

L'opacité n'est pas un red flag

Reste la question qui fâche : les acheteurs opaques sont-ils aussi ceux qui présentent d'autres signaux de risque ? Les données disent non. L'indice d'opacité n'est corrélé à aucun signal classique : corrélation de Spearman de −0,083 avec le taux d'offre unique (2024+), +0,083 avec la part de procédures sans publicité, et −0,214 avec la concentration des titulaires (HHI). Aucune association positive et forte ; la concentration est même négativement liée à l'opacité.

Association n'est pas causalité — et une donnée manquante n'est pas un comportement suspect. C'est le point le plus important de cette analyse : le non-report peut être un artefact de profil d'acheteur ou de pipeline, pas une intention.

Comment nous avons compté

Source : DECP consolidé (data.gouv.fr), millésime figé au 26 juin 2026, année 2026 partielle. Corpus canonique de 1 713 000 marchés (2019-2026), agrégés strictement par SIRET — jamais par raison sociale, car plusieurs entités distinctes partagent le même nom (les SDIS, par exemple). L'indice combine les taux de remplissage valides de sept champs (montant et titulaire pondérés à 0,20 ; date, CPV, procédure à 0,15 ; durée à 0,10 ; lieu à 0,05) et deux pénalités d'incohérence. Sont classés les 6 590 acheteurs à au moins 30 marchés (1 574 396 marchés couverts) ; le classement fin est réservé aux acheteurs à au moins 100 marchés.

Biais déclarés : le nombre d'offres reçues est exclu de l'indice (rupture de collecte en 2024) ; les η² sont indicatifs, celui de l'acheteur étant gonflé par le grand nombre de groupes ; la part imputable au pipeline et celle imputable à l'acheteur ne sont pas entièrement séparables au niveau du marché.

Que surveiller, concrètement

Pour un acheteur, l'action est technique avant d'être politique : vérifier auprès de son éditeur de profil que les colonnes montant et procédure sont bien mappées et transmises, et contrôler le délai réel de publication. Un décrochage sur ces deux champs, ou un retard de plusieurs centaines de jours, signale d'abord un problème de configuration.

Pour une entreprise qui répond aux appels d'offres, l'inverse est vrai : ne pas lire un champ vide comme un signal négatif. Un montant absent tient plus souvent à la plateforme qu'au dossier. Mieux vaut recouper plusieurs sources — c'est la logique d'un registre consolidé comme celui de Tendiz — que d'inférer quoi que ce soit d'une case manquante.

La transparence des marchés publics est, pour une bonne part, un problème d'ingénierie de la donnée. C'est une bonne nouvelle : un problème d'ingénierie se corrige.

Questions fréquentes

Quel est le délai légal de publication des données essentielles d'un marché ?

Deux mois, soit 61 jours après la notification. Dans le DECP au 26/06/2026, les neuf premiers déciles d'opacité respectent des médianes de 7 à 49 jours, mais le décile le plus opaque publie à 465,5 jours médians. Le Département de l'Yonne atteint 1 773,5 jours de délai médian (près de cinq ans), avec 99,2 % de ses marchés hors délai.

Un marché aux données incomplètes est-il un marché suspect ?

Pas nécessairement. Au 26/06/2026, l'indice d'opacité n'est corrélé à aucun signal de risque : Spearman de −0,083 avec l'offre unique, +0,083 avec l'absence de publicité, −0,214 avec la concentration des titulaires. Une donnée manquante relève le plus souvent d'un problème technique de publication, pas d'un comportement.

Pourquoi l'opacité dépend-elle de la plateforme de publication ?

Parce que chaque éditeur mappe les champs à sa façon. La source explique 34,7 % de la variance d'incomplétude (η² = 0,347). Chez atexo_cnrs, la procédure n'est renseignée que dans 24,2 % des marchés ; chez megalis_bretagne, le montant tombe à 79,5 %. À l'inverse, pes_marche et aws remplissent tout à près de 100 %.

Comment est mesuré l'indice d'opacité des acheteurs ?

Il combine les taux de remplissage valides de sept champs obligatoires (montant, titulaire, date, durée, CPV, procédure, lieu) et deux pénalités d'incohérence. Calculé sur les 6 590 acheteurs à au moins 30 marchés du DECP au 26/06/2026, il va de 0 à 1 : la médiane pondérée est de 0,017, le 99ᵉ centile de 0,158.

Quels champs manquent le plus souvent dans les données des marchés ?

Le montant et la procédure. Au niveau national (26/06/2026), la procédure est remplie à 92,1 % et le montant à 96,2 %, contre 99,99 % pour les dates de notification. Chez les acheteurs les plus opaques, c'est presque toujours l'un de ces deux champs qui manque — jamais les identifiants ni les dates.